mardi 25 août 2015

Waterloo 1815 : intarissable source d'inspiration. 04

« La jambe de Lord Uxbridge, la relique la plus remarquable des temps modernes, repose dans le jardin de la maison qui fait face à l’auberge voisine de l’église en direction de Bruxelles. Le propriétaire de la maison est aussi fier de l’avoir que le serait un dévot catholique de posséder la jambe authentique de son Saint Patron. L’aspect, les manières et l’enthousiasme de cet adorateur de jambes étaient du plus haut comique. Chapeau à la main, je l’abordai et dans mon meilleur français de sang et d’éducation, je lui demandai la permission de visiter l’endroit. Il nous conduisit à une petite butte devant la maison : elle a environ trois quatre pieds de diamètre et une élévation appropriée ; elle est ornée, en son centre, d’une touffe d’asters, actuellement en fleurs.
Il nous raconta que la jambe avait d’abord été enterrée derrière la maison ; la femme du noble Lord lui a demandé d’y planter un arbre en guise de souvenir ; mais lui, songeant qu’à cet endroit, qui est public, un arbre risquait fort d’être détérioré ou abattu par des gamins, avait enterré la jambe dans son propre jardin, après l’avoir mise dans une boîte, un cercueil convenable. Les asters n’étaient qu’un ornement provisoire. En novembre, il planterait l’arbre : ce serait un saule – willow en anglais-. Oui, Monsieur, lui répondis-je, j’entends ; - l’arbre ; the wipping willow. Ce sera très pittoresque et très touchant ! Toute cette histoire est ridiculement comique ; pourvu qu’un loustic ne lui suggère pas qu’un laurier conviendrait mieux. Il avait composé une épitaphe pour la jambe ; le tailleur de pierre l’achevait ; mais il en avait une copie. Je le priai bien entendu de m’accorder la faveur de pouvoir en prendre connaissance ; après l’avoir parcourue avec toute la gravité désirable, je sollicitai également l’autorisation de la transcrire. Aussitôt il me donna la copie et je vis qu’il en avait une série d’autres qu’il utilisait sans doute aux mêmes fins. Voici l’épitaphe ; je la crois unique en son genre : « Ici fut enterrée la jambe de l’illustre, brave et vaillant comte d’Uxbridge, Lieutenant-Général de S.M. britannique, Commandant en chef de la cavalerie anglaise, belge et hollandaise, blessé le 18 juin 1815 à la mémorable bataille de Waterloo qui, par son héroïsme a concouru au triomphe de la cause du genre humain, glorieusement décidée par l’éclatante victoire dudit jour »


Je ne lui offris pas, en échange, l’épitaphe que j’ai faite sur le même sujet : « Voici le tombeau de la jambe de Lord Uxbridge. Priez s’il vous plaît pour le reste de son corps. »

Il était trop fier d’avoir un tel dépôt dans son jardin, trop heureux et trop grave dans son bonheur pour que je me fusse permis une telle plaisanterie. Nous faisant entrer chez lui, il nous montra des taches de sang sur deux chaises, nous raconta que Lady Uxbridge avait exprimé le désir de ne jamais les voir s’effacer. Il fit venir le soulier et nous le montra en disant : « Voilà quel petit pied pour un grand homme ».

Selon lui, une douzaine de chirurgiens avaient assisté à l’opération, ce que je ne peux croire, car si les chirurgiens en service à ce moment avaient été cinquante fois plus nombreux, il y aurait encore eu cinquante fois trop de besogne pour eux. L’amputation eut lieu à onze heures du soir et prit dix minutes ; à aucun moment le noble Lord ne manifesta ses souffrances. »



Ce témoignage ironise le côté un tant soit peu obséquieux du maître des lieux qui sut tirer parti de cet événement particulier du 18 juin 1815.

 Mais la question est : qu’est devenue la jambe du Lord ?

Hyacinthe Pâris décéda en 1823 mais les héritiers, conscients de la rentabilité de l’affaire, continuèrent  l’exploitation du petit musée. Ils étoffèrent les collections en montrant la table où eut lieu l’opération, le lit ou se reposa Lord Uxbridge… mais à quel moment les véritables ossements furent-ils exposés dans une vitrine à côté de la botte ? Ceux-ci étaient-ils cachés dans un tiroir de la maison d’Hyacinthe ou furent-ils déterrés après la chute d’un saule couché par un ouragan ?

Aux alentours des années 1860, le musée était devenu l’endroit incontournable pour ceux qui visitaient le champ de bataille. On payait à l’époque un demi-franc (or) pour en admirer les collections.

En août 1878, le fis cadet de Lord Uxbridge, George Paget découvrit avec horreur les restes de la jambe de son illustre père dans une vitrine, lors d’une visite des lieux. De retour à Londres il réclame les ossements. La famille d’Hyacinthe refuse, ce qui crée un quasi-incident diplomatique entre la Belgique et l’Angleterre. Les héritiers sont sommés de les réenterrer mais ils cacheront la jambe telle une relique. A la mort de l’arrière-petit-fils du garde forestier, Louis Pâris, conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Bruxelles, sa veuve ignore tout du macabre dépôt. A la découverte de celui-ci en 1934, elle invite sa servante à jeter le tout au fourneau.

Une autre version des faits raconte qu’un banal petit article de la loi communale fixant les attributions des bourgmestres en matière de sépulture, le bourgmestre de Waterloo fut prié de faire respecter la loi. Et par conséquent, on remit les restes de la jambe à la terre du cimetière de Waterloo.

Aujourd’hui le musée de Wellington abrite une relique de cette histoire, la prothèse qui remplaça la jambe dont il fut amputé.

Dans le jardin de Jean-Baptiste Pâris on pouvait lire ce quatrain :

Au jour du réveil des morts,
Que j’aurai du chemin à faire,
Pour aller rejoindre mon corps
Qui m’attend en Angleterre.


Rif tout Dju, juin-juillet 1990



Pour en savoir plus :

D'un château tremblant parisien au château tremblant waterlootois / Lucien Gerke
Echarp : bulletin de liaison ; nr. 32, 2e trimestre 2004, p. 14-17

Le livre d'or de la Maison Pâris, reflet de l'archéotourisme waterléen / Lucien Gerke
Waterloorama ; nr. 5, octobre 2005, p. 17-25

Une demeure historique méconnue : le château Tremblant quartier général de lord Uxbridge à Waterloo / Lucien Gerke
Rif tout dju ; nr. 326, juin-juillet 1990, p. I- XVI

Une étrange histoire à Waterloo / Lucien Gerke
Rif tout dju ; nr. 424, octobre 2001, p. 12-13

mercredi 5 août 2015

Waterloo 1815 : intarissable source d'inspiration. 03

« Dès l’aube du 19, le général Wellington se rendit chez Hyacinthe Paris pour prendre des nouvelles du blessé. Le duc de Fer, avare de paroles comme on le sait, demanda simplement à William Paget :
-Comment vous sentez-vous, aujourd’hui ?
- Le mieux du monde, Mylord, répondit Lord Uxbridge. Si l’on excepte une jambe en moins…
- Passons à des choses importantes, enchaîna Wellington.

Et, ayant emprunté un crayon à Hyacinthe, il se met à rédiger, en compagnie du blessé, le texte de la dépêche qui allait annoncer au gouvernement anglais la victoire de Waterloo. Sans doute est-ce à cet instant qu’Hyacinthe réalisa toute l’importance de la bataille qui s’était déroulée la veille et de la gloire qui allait, dans les années à venir, rejaillir sur Wellington et sur son hôte. Il se dit que la botte qui gainait encore la jambe amputée constituerait un souvenir saisissant de cet événement. Il alla dons subrepticement la retirer du membre déchiqueté. Puis après mûre réflexion, il trouva plus décent d’enterrer les débris humains dans son jardin. […] »

 

Une version des faits raconte que les ossements du noble Lord auraient été déterrés pour être remplacés par des os de veau…..

Le salon où Lord Uxbridge fut opéré devint un musée. Maison et jardin étaient devenus un haut lieu de pèlerinage historique.

Le musée reçut la visite de nombreux militaires et anciens combattants alliés de Waterloo mais également d’écrivains anglais, français, d’artistes peintres, d’historiens, de membres de la haute société britannique. En 1825, c’est le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III accompagné des ses trois fils qui vinrent visiter le musée.


Au fil des ans, ce sont des milliers de personnes  qui visitèrent la maison Pâris. Le comte Uxbridge lui-même revint deux fois sur les lieux de son amputation.
Robert Southey, un touriste anglais poète de profession, nous raconte sa visite le 3 octobre 1815 à la maison Paris et sa rencontre avec Hyacinthe.